Sociodrame à plusieurs scènes

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Sociodrame à plusieurs scènes
Par Ron WIENER

1ère publication dans le Journal gratuit en ligne “Relation et Action”

 

Abstract

Ron Wiener, director of sociodrama sessions, likens moving from one scene to another in sociodrama to driving on a highway and arriving in a group on a roundabout that presents different directions to the multiple protagonists of the group. This relationship to the group and to individuality leads him to point out that in psychodrama the choice is defined by the sole protagonist of the scenario; a process of expression of a person through a group that he compares rather to a railway. Whereas sociodrama would be the expression of a story common to this group. From these considerations, he comes to develop not only sociodramas, but also, and above all, multi-scene sociodramas. In this way, unlike sociodrama which evolves one scene at a time, multi-scene sociodramas allow for a global and simultaneous vision so that everyone can see and experience.

Résumé

Ron Wiener, directeur de séance de sociodrame, assimile le fait de passer d’une scène à une autre dans le sociodrame à celui de conduire sur une autoroute et arriver à plusieurs sur un rond-point qui présente diverses directions différentes aux multiples protagonistes du groupe. Ce rapport au groupe et à l’individualité l’amène à relever que dans le psychodrame le choix est défini par le seul protagoniste du scénario ; un processus d’expression d’une personne au travers d’un groupe qu’il compare plutôt à un chemin de fer. Alors que le sociodrame serait l’expression d’une histoire commune à ce groupe. De ces considérations, il en vient à développer non seulement des sociodrames, mais aussi et surtout des sociodrames à plusieurs scènes. De cette manière, contrairement au sociodrame qui évolue une scène à la fois, les sociodrames à plusieurs scènes permettent d’avoir une vision globale et simultanée afin que tous puissent voir et expérimenter.


Article

Pendant ma formation, on m’a toujours appris, en tant que directeur de séance, qu’après un échauffement et après avoir trouvé le thème du groupe, il faut trouver une scène initiale à mettre en action. Après cela, il faudrait aller de scène en scène, une seule étant jouée à la fois. L’action devrait être hypothétique, comme l’ont affirmé Sternberg et Garcia (2000), tous les sociodrames devraient être basés autour d’un événement réel, comme dans le cas des sociodrames centrés sur le protagoniste, décrits par Rollo Brown (2011).

Pendant l’une de mes séances de formation, je me suis retrouvé avec deux scènes jouées simultanément et je me souviens de mon charismatique formateur, feu Ken Sprague, exprimant un certain étonnement face à cela ; mais la séance se déroula bien, alternant entre ces deux actions.

Lorsque j’ai développé ma pratique, j’en suis venu à constater que déplacer l’action d’une scène à une autre était un peu comme conduire sur une autoroute et arriver à un rond-point avec un certain nombre de choix. Alors que dans le psychodrame, le choix était à peu près toujours assez clair, parce que l’on suit les besoins d’un seul protagoniste – parlons plutôt ici de lignes de chemin de fer plutôt que d’autoroute – dans le sociodrame le choix est plus complexe, parce qu’on a un groupe avec plusieurs protagonistes. Comment le directeur de séance fait-il alors le choix ? Il y a quatre critères : la logique de l’histoire ; le contrat initial avec le groupe ; où l’énergie du groupe se trouve ; et finalement, l’intuition du directeur de séance. Parfois, en tant que directeur, vous faites le mauvais choix – la scène n’a eu aucune énergie et vous auriez besoin de faire demi-tour, revenir au rond-point et prendre une sortie différente.

Dans mon travail plus limité de psychodrame, j’ai aussi vu le besoin d’avoir, occasionnellement, plusieurs scènes. Si vous aidez le protagoniste à explorer des scènes cruciales dans son passé pour mieux comprendre comment il en est venu au problème présent qui a besoin d’être résolu, si le protagoniste peut voir tous les incidents cruciaux en un seul tableau, cela aide. Des scènes précédentes peuvent être représentées par des chaises, le protagoniste est alors libre de se déplacer vers l’arrière et vers l’avant à travers sa vie. Cela présente aussi l’avantage de faire participer activement une majorité de participants du groupe.

Théorie et pratiques du psychodrame et du sociodrame

Moreno (1943) avait une définition bien spécifique du sociodrame :

« Le sociodrame est basé sur l’hypothèse tacite que le groupe formé par l’audience est déjà organisé par les rôles sociaux et culturels que partagent chacun (all the carriers), à un certain degré. Il est donc accessoire de savoir qui sont les individus, de qui le groupe est composé, ou encore combien de personnes le composent. C’est le groupe comme un tout qui doit être mis sur scène pour travailler ses propres problèmes, parce que le groupe, en sociodrame, correspond à l’individu en psychodrame. Mais comme le groupe n’est qu’une métaphore et n’existe pas par lui-même, sa teneur véritable est constituée des personnes en interrelation qui le composent, non pas en tant qu’individus privés mais comme représentants d’une même culture. Le sociodrame, pour devenir efficace, doit donc assumer la difficile tâche de développer des méthodes d’action profondes, dans lesquelles les outils de travail sont des types représentatifs d’une culture donnée et non d’individus privés. »

Le sociodrame s’est développé de multiples manières, comme cela a été montré dans les chapitres réunis dans Sociodrama in a Changing World (2011) et nous devons être attentifs à ne pas traiter la définition originale de Moreno comme une conserve culturelle, qui alors inhiberait des utilisations créatives de la méthode. Cependant, alors que de nombreux sociodramatistes seraient en accord avec Moreno (1993) sur le fait que « le vrai sujet du sociodrame est le groupe », il y a des partisans de sociodrames centrés sur la personne, pour lesquelles le point de départ est l’histoire d’un individu (voir Browne, 2011).

Tandis que j’en suis venu à considérer le psychodrame comme le fait d’une personne racontant de manière thérapeutique son histoire dans un contexte groupal, j’ai compris le sociodrame comme le moyen pour un groupe de raconter son histoire afin de mieux la comprendre, ou de la changer lorsque c’est approprié. L’influence du théâtre de la spontanéité était très utile. C’était aussi quelque chose que Moreno (2010) utilisait comme partie intégrante du développement de son travail.

La mission centrale de ce Théâtre de la Spontanéité était

« 1. L’élimination du dramaturge et du jeu écrit

2. La participation de l’audience…

3. Les acteurs et l’audience sont maintenant les uniques créateurs. Tout est improvisé, le jeu, l’action, l’intention, les mots, la rencontre et la résolution des conflits… ».

En ayant recours à l’improvisation et en y incluant cette spontanéité et cette créativité, il était possible pour le groupe de trouver une manière de raconter son histoire sans le besoin d’avoir des scènes établies.

La théorie du sociodrame face à la pratique : les cas de deux groupes de théâtre

Mon propre travail, développer des sociodrames à plusieurs scènes, était fortement influencé par deux groupes de théâtre pour les plus de 50 ans dont je m’occupe encore. L’un d’eux est un groupe d’improvisation sociale qui :

  1. crée des scènes de la vie réelle – les histoire des gens où quelqu’un peut agir comme le conteur pendant que le reste du groupe joue l’histoire comme elle est en train d’être racontée (dérivés de playback) – ou des histoires tirées de journaux (Journal Vivant)
  2. met en action des thèmes tirés de livres tels que Orgueil et Préjugés ou Gatsby le Magnifique
  3. joue autour d’accessoires tels que : des stylos de couleur (en groupe de 2 ou 3, créer une histoire qui est basée sur la couleur que vous avez choisie – ainsi, un groupe a créé une histoire musicale basée sur la couleur bleue) ; des photos ; des jeux de cartes ; etc. Nous concevions une série entière d’exercices d’échauffement qui étaient publiés, comme Let’s Imagine (2012)
  4. laisse deux acteurs improviser une scène dans laquelle, avec le guidage du directeur de jeu, le reste du groupe trouve un rôle. Ainsi, cette scène impliquant un homme et une femme commença par la femme prenant son mari réticent pour acheter une nouvelle paire de chaussures. D’autres personnages qui ont émergé inclurent : la sœur de la femme, son mari, le vendeur, le manager du magasin, la mère du mari, avec une histoire allant d’une interaction à une autre.

Le groupe s’est réuni pendant 6 ans, 2 heures par semaine dans le théâtre d’une communauté locale. Les membres venaient prêts à l’action et avaient besoin de très peu d’échauffements.

Le second groupe est aussi un groupe d’improvisation, mais il est basé sur la création de jeux destinés à la communauté locale : des clubs-déjeuners et des homes résidentiels ou des maisons de retraite. Aucun des jeux n’avait de script écrit, d’autant que les personnes âgées ont plus de difficulté à retenir les répliques et que, de toute manière, cela entraverait la spontanéité et la créativité. Les jeux avaient déterminé des scènes avec des commencements et des fins clairs, mais à l’intérieur des scènes les acteurs étaient libres de développer des scénarios et ainsi, il n’y avait pas deux mêmes performances. Partout où cela était possible, nous essayions de faire participer l’audience. Ainsi, dans un jeu pour une maison de retraite, nous avions mis en scène le Geriatrics Talent Show, où dans l’audience chacun avait un jeu de nombres de 1 à 5 par lesquels il pouvait noter les différents actes. Dans un autre jeu basé autour d’une fête de bienvenue dans un home pour des soldats revenant de la Seconde Guerre mondiale, l’audience était devenue partie intégrante du comité de planification avec les acteurs, et nous avions eu une douzaine de petites scènes se déroulant simultanément.

L’échauffement comme facteur d’émergence de l’histoire et de la spontanéité

Par conséquent si, comme Moreno le prétend, le groupe contient l’histoire qui a besoin d’être racontée, alors peu importe où l’une d’elles commence, parce que l’histoire va émerger. Il y a encore besoin d’une séance d’échauffement pour que les participants deviennent un groupe, pour s’échauffer les uns aux autres et aux histoires qui pourraient exister. Plus important encore, si quelqu’un en vient à travailler avec l’improvisation, alors il y a besoin de développer la spontanéité des membres du groupe. L’échauffement nécessite d’établir la base qui permette l’émergence d’un surplus de réalité dans lequel la majorité du groupe peut s’engager.

Après l’échauffement, je demande simplement à deux personnes – cela aide, s’il s’agit de deux personnes qui font parties des plus échauffées – de venir s’asseoir sur deux chaises et de commencer une conversation. Les rôles qu’ils tiennent vont rapidement émerger, et un scénario va commencer. En tant que directeur de jeu, on se demande où cette histoire peut bien continuer, quels rôles peuvent se révéler par la suite. Dans une séance basée sur le titre de « la totalité du monde thérapeutique », le point de départ était une conversation entre un thérapeute et son superviseur. La séance concernait ses sentiments sexuels pour l’un de ses clients. Parmi les rôles qui sont apparus, il y avait : la femme du thérapeute et leur fille, le client, sa partenaire et un représentant du comité éthique du superviseur.

Les scènes inclurent :

  1. a) le superviseur/le thérapeute
  2. b) le superviseur/le comité éthique
  3. c) le thérapeute/le client
  4. d) le thérapeute/sa femme
  5. e) le client/sa partenaire
  6. f) le thérapeute/sa fille
  7. g) la fille/sa mère

Tous les acteurs étaient sur la scène en même temps. Le rôle du directeur de jeu était de permettre l’action d‘aller d’une scène à une autre, de laisser de nouveaux rôles apparaître et de s’assurer qu’un seul dialogue était en action à tout instant. Autrement, il y aurait eu une sorte de chaos et une absence d’apprentissage. Comme auparavant, les choix du directeur de jeu étaient influencés par : la logique de l’histoire ; l’énergie du groupe ; le contrat et l’intuition du directeur. Ainsi, dans l’action entre le thérapeute et sa femme, j’avais besoin de découvrir, pour que l’histoire continue, où cela faisait sens d’aller – un retour vers la famille, ou vers le client, ou le superviseur ou ailleurs – y avait-il quelqu’un d’autre d’assez échauffé pour créer un nouveau rôle ? Quel rôle potentiel avait l’air le plus engagé dans cette séquence ? Bien que pour certains directeurs de jeu cela se déroulerait essentiellement de manière cognitive, pour moi cela se passe plus intuitivement, à un niveau subconscient, et un choix particulier devient apparent en tant que étant le prochain pas à faire.

Les techniques de base utilisées étaient le renversement de rôle, le double et le « tagging ». Dans le tagging, une personne touche celui qui tient le rôle et reprend ainsi le rôle de celui-ci. Les rôles peuvent être tenus par des chaises, les gens sont donc libres de créer des rôles et de les délaisser. Le risque, dans cette méthode, est que les multiples scènes créent une structure physique qui empêche le mouvement. Cela peut venir en partie du fait que mon travail de développement a été beaucoup centré autour du travail avec des personnes âgées, pour lesquelles le manque de mouvement était un avantage et non un handicap. Ainsi, la spontanéité peut être perdue et ce qui est important pour le directeur de jeu, c’est d’être capable de se déplacer dans et hors de scènes multiples ou simples. Les scènes simples permettent aussi, parfois, d’explorer un problème particulier plus en profondeur, créant un surplus de réalité qui implique plus de membres du groupe jouant des rôles atypiques ou archétypiques. Ken Sprague, pendant ma formation, a classifié les rôles comment étant stéréotypiques, typiques, atypiques et archétypiques. On retrouve cela chez Browne (2008), qui voit 5 phases d’échauffement à l’implication dans le rôle – 1. le stéréotype, 2. le typique, 3. vous en tant que, 4. vous ici et maintenant dans le groupe, et 5. vous dans votre vie. Afin que les membres du groupe aillent au-delà de l’exécution d’un rôle à un niveau stéréotypique ou typique, le directeur de jeu sera bien avisé de geler l’action afin d’interviewer l’un ou l’autre rôle.

Des sociodrames pour voir et expérimenter

Les histoires multi-scènes font souvent partie d’un programme de formation. Dans le travail de protection de l’enfant, par exemple, le formateur peut vouloir montrer à un groupe multidisciplinaire les diverses étapes qui ont lieu, et quelles sont toutes les parties prenantes d’un processus qui s’étend de la suspicion d’abus à la fin de l’investigation. Cela peut être effectué par des membres du groupe qui tiennent tour à tour les différents rôles qui vont émerger, si bien qu’à la fin, le processus tout entier est visible sur la scène.

En conclusion, si l’un des buts du sociodrame est de rendre visible le monde caché, dans les sociodrames à plusieurs scènes, tout est sur scène en même temps, afin que tous puissent voir et expérimenter.

Traduction de l’anglais : Vincent CHAZAUD.

Notes

1Article publié initialement en anglais : Wiener, Ron (2014). Multiple Sociodrama scenes, British Journal of Psychodrama and Sociodrama, Vol. 29 (1 & 2), 100-105.
2Voir http://www.theguardian.com/society/2014/jul/29/acting-ageing-theatre-group-older-people pour le background du travail de ce groupe.

Pour en savoir plus

Browne R. (2008) : Understanding levels of Warm Up in Sociodrama, Sociodrama Handout BPA Conference.

Browne R. (2011) Sociodrama with a marketing team in R. Wiener, D.Adderley & K. Kirk. (eds) Sociodrama in a Changing World, Lulu.

Moreno J.L. The Concept of Sociodrama: A New Approach to the Problem of Inter-Cultural Relations Sociometry, Vol. 6, No. 4. (Nov., 1943), pp. 434-449.

Moreno J.L. (1943) : Who Shall Survive, ASGPP Student edition, McLean p. 59.

Moreno J.L. (2010) : The Theatre of Spontaneity: The North-West Psychodrama Association U.K., p. 10.

Sternberg P & Garcia A. (2000): Sociodrama: Who’s in your shoes, Westport, Praeger.

Wiener R., Adderley D., & Kirk K. (eds) 2011: Sociodrama in a Changing World, Lulu.

Wiener R. (2012): Let’s Imagine, Lulu.