L’effet de surprise en psychodrame

The effect of the surprise in psychodrama
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L’effet de surprise en psychodrame
Chantal Neve-Hanquet interviewée

1ère publication dans le Journal gratuit en ligne “Relation et Action”

 

Abstract

The interview of psychodramatist Chantal Hanquet by the ODeF training institute investigates the effect of surprise in psychodrama. Through the case of Bernadette, Chantal Hanquet defines and illustrates her perspective of the « surprise effect ». According to her, the surprise effect emerges from the game thanks to multiple techniques, such as dubbing.

She also emphasizes that the surprise effect is not reserved for the person who asks for the game, but can be experienced by the actors who play for her, and/or by the members of the group who witness it.

Résumé

L’interview de la psychodramatiste Chantal Hanquet par l’institut de formation ODeF investigue l’effet de surprise dans le psychodrame. Au travers du cas de Bernadette, Chantal Hanquet définit et illustre sa perspective de « l’effet de surprise ». Selon elle, ce dernier émerge du jeu grâce à de multiples techniques mises en place, comme par exemple celui du doublage.

Elle souligne aussi que l’effet de surprise n’est pas réservé à la personne qui demande le jeu, mais peut tout à fait être expérimenté par les acteurs qui jouent pour elle, et/ou par les membres du groupe qui en sont témoins.

 


Article

Chantal HANQUET interviewée.

ODeF : Comment définissez-vous l’ « effet de surprise » ?

Chantal Hanquet (C. H.) : Le jeu psychodramatique, en général, provoque l’effet de surprise. Les personnes découvrent quelque chose d’inattendu à travers l’interaction, le changement de rôle, le travail du corps en mouvement, le doublage, etc.

Le jeu psychodramatique peut créer des effets tant pour la personne qui demande le jeu que pour les acteurs qui jouent pour elle, que pour les membres du groupe qui en sont témoins.

Tout le groupe est actif et travaille avec le demandeur de jeu.

ODeF : Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par doublage ?

C. H. : Il s’agit de se placer derrière le demandeur de jeu et de dire quelque chose que celui-ci pourrait ressentir ou vivre mais qu’il n’a pas dite – une voix de l’intérieur, en quelque sorte. Dans notre pratique, il y a trois formes de doublage où la personne qui double s’exprime à la place d’une autre :

  • La voix des émotions, de l’intérieur : « Je suis triste, en colère, ému, j’ai mal au ventre… »
  • La voix qui s’adresse à l’autre : « Je ne suis pas d’accord avec toi… »
  • Le doublage de l’ambivalence  (il s’agit d’une création de Pierre Fontaine1): d’un côté je suis en colère, d’un autre côté, je suis triste, ça dépend… Alors, la personne qui double, le psychodramatiste en l’occurrence, met sa main tantôt sur la partie droite, tantôt sur la partie gauche de la personne.

ODeF : De quelle manière l’effet de surprise peut-il intervenir, durant le psychodrame ?

C. H. : A travers les différentes formes de doublage ou à travers le changement de rôle peut apparaître l’effet de surprise.

Prenons le cas de Bernadette2 à qui je propose de représenter son ambivalence : colère et peur. Il s’agit donc de représenter deux émotions qui l’habitent. Elle choisit une personne pour prendre le rôle de sa colère et une autre pour prendre le rôle de sa peur. Elle place la colère à sa droite et la peur à sa gauche. Bernadette donne aux personnes qui jouent la peur et la colère quelques informations pour qu’elles puissent les personnaliser. La Colère dit : « Je suis souvent présente en toi mais tu ne m’utilises pas suffisamment et tu m’utilises de manière brusque, alors tu n’es pas comprise à ce moment-là. » La Peur dit : «  Je t’envahis à des moments où tu ne t’y attends pas, je suis en toi depuis toujours. »

A tout moment, le psychodramatiste peut inviter Bernadette à prendre le rôle de la Peur ou de la Colère par un changement de rôle.

Tant qu’elle est en lien avec sa peur et avec sa colère, elle dit avoir des tensions dans tout le corps ! Le jeu continue, puis elle dit à un moment : « Je n’ai plus de tension à droite, mais encore un peu à gauche ». On continue le travail dans la relation avec la peur, puis elle dit : « Je n’ai plus de tensions, j’ai seulement mal à la nuque… »

Je lui demande alors ce que la nuque évoque pour elle. Elle répond : « L’image qui me vient, pour la nuque, c’est quand on tient quelqu’un… un adulte tient un enfant dans l’eau qui fait la planche. » Bernadette commence à sangloter et continue : « Mon grand-père est mort lorsque ma mère avait 7 ans. Elle était en train de faire la planche et il la tirait dans l’eau. » Son grand-père avait en fait eu un malaise est s’était noyé alors qu’il tenait sa mère faisant la planche.

ODeF : C’est là qu’intervient l’effet de surprise ?

C. H. : Pour moi, l’effet de surprise est là, en effet : Bernadette joue un jeu psychodramatique. On peut émettre l’hypothèse qu’elle était en tension depuis des années, peut-être par la peur et la colère que sa mère ressentait.

De multiples émotions ont pu habiter Bernadette suite au décès de son grand-père dans ce contexte familial douloureux. Nous pouvons penser que voir un père faire un malaise et se noyer sous ses yeux, c’est dramatique pour une enfant.

Pendant le jeu psychodramatique, Bernadette a pu mettre des mots sur sa peur et sa colère et sur quelque chose de la relation avec sa mère qu’elle a intériorisée. Elle peut observer la dimension transgénérationnelle de sa souffrance. Ce qui s’est passé entre son grand-père et sa mère est indicateur d’une forme de tension au niveau de son cou !

ODeF : Comment exploitez-vous cet effet de surprise ?

C. H. : Je lui ai laissé vivre l’émotion. Elle a terminé la scène en faisant quelques pas en avant; elle avait donc derrière elle l’expérience émotionnelle douloureuse en lien avec sa peur et sa colère. Elle s’est redressée et a dit : Maintenant, c’est une histoire qui ne m’appartient pas, cela appartient à maman, et je peux aller de l’avant. »

Mon rôle, ici, est juste de confirmer que le lien qu’elle fait est un lien vivant. J’ai estimé que ce qui était advenu était assez fort au niveau émotionnel, et qu’il fallait juste terminer la scène. J’ai été témoin, comme Bernadette elle-même, de l’émergence de quelque chose que les psychodramatistes pourraient donc appeler l’effet de surprise.

En tant que thérapeute, je ne savais rien des circonstances de la mort du grand-père. C’est à travers le jeu psychodramatique que tout cela est venu à nous.

ODeF : L’effet de surprise n’est donc pas provoqué par le jeu mais le jeu lui permet d’advenir ?

C. H. : Le jeu psychodramatique va révéler, va être révélateur. Car celui qui joue la scène peut se surprendre à aller là où des signes se manifestent (ici les douleurs dans le corps et plus particulièrement dans la nuque).

Voilà le travail qui est fait : une personne est prise dans le jeu psychodramatique de la peur et de la colère, dans le jeu de la spontanéité; elle vit quelque chose dans son corps, qui l’amène à mettre des mots sur une expérience qui est en elle mais qui, dans ce cas-ci, appartient à sa mère. Donc l’effet de surprise, c’est que Bernadette ne sait pas, au moment où elle va jouer, qu’elle va retourner au souvenir de la mort de son grand-père. Je dirais que ce qui s’est passé à ce moment-là, c’est comme si l’implicite devenait explicite.

L’effet de surprise, c’est aussi le fait qu’elle a été surprise grâce au jeu et à ses associations. On peut émettre l’hypothèse qu’à partir de cette expérience, elle ne sera plus mise en lien de la même façon avec l’expérience émotionnelle de sa mère à propos de son grand père, car quelque chose s’est extériorisé à ce propos-là.

Au final, l’effet de surprise crée du décalage, fait voir une situation sous un autre angle, et ce mouvement intérieur permet un certain changement. Ce qui est important, c’est que le corps agit, il est mis en action par le jeu du psychodrame. Parler, je pense, n’aurait pas eu le même effet que mettre en scène.

Interview de Chantal HANQUET réalisée par Vincent CHAZAUD.

Notes

1Pierre Fontaine, formateur en psychodrame, membre fondateur de la FEPTO, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain.

2Prénom d’emprunt.

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